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Auteurs en résidence

Au-delà du grillage
5 octobre 2018

Les premiers jours aux Récollets ont été plutôt tranquilles sur le plan social. J’ai croisé quelques résidents en sortant ou en entrant dans l’édifice. J’étais heureuse de reconnaître l’un d’eux sur la rue et de lui adresser un « bonjour » bien senti, comme je l’aurais fait dans les rues de Saint-Roch où les visages me sont pratiquement tous familiers. Même chose pour ce sourire échangé avec un couple âgé, croisé deux jours d’affilée chez Prune. La première fois que je les ai vus, ils sont entrés par la terrasse du café. Des clients et un serveur ont déplacé des tables, soulevé le fauteuil roulant du monsieur. Son épouse, elle, supervisait l’opération. Une fois installés à leur table, la dame a dit bien fort à tout le monde : « Merci les enfants! » Le serveur leur a fait la bise et a dit : « Un thé à la menthe et un crème? » Le troisième jour, ils étaient côte à côte sur le bord du canal à regarder l’eau couler. Depuis, je les ai aperçus chaque fois que je suis allée à ce café, c’est-à-dire souvent.

 

Paul est arrivé à la fin de ma première semaine ici et le même soir, c’était le potluck de bienvenue pour l’arrivée des nouveaux résidents. Rencontrer des gens, parler, faire connaissance; expliquer ce qu’on fait, d’où on vient, sur quoi on travaille, ça dégourdit et ça rend aussi les choses plus tangibles. Pour moi, c’était l’occasion de parler de mes Accidents d’oiseaux, de la chanson Cargo culte, de l’idée de perte et de désespoir qui fait prier des dieux de métal. J’ai rencontré plusieurs résidents vraiment chouettes ce soir-là, des gens du Brésil, d’Italie, de l’Inde. Les Récollets accueillent en résidence des artistes, des écrivains, mais aussi beaucoup d’étudiants et de chercheurs venus de partout. J’ai fait brièvement connaissance avec Paule-Andrée Cassidy, venue écrire des chansons ici, avec son fils Pierre, le bouclé, amoureux de Lego et de Star Wars. En fin de soirée, Dany Laferrière s’est pointé discrètement, les mains dans les poches, est allé s’asseoir à une table assez animée où il semblait connaître les gens. Comme les quelques fois où je l’ai croisé, je n’ai pas osé le saluer.

 

Mon bain de social s’est poursuivi le lendemain matin. Au moment où Paul et moi sommes descendus au sous-sol pour faire le lavage, nous n’avions aucune idée d’où mettre le savon ni les sous, ni comment faire marcher la laveuse et avons eu droit à une leçon de buanderie 101 par un Pierre Lapointe bien relax qui nous a invités à lui faire signe si on allait prendre un verre, mais que nous n’avons plus revu depuis.

 

Les Parisiens, quant à eux, je les croise durant mes marches le long du canal Saint-Martin,  dans la rue, dans les cafés ou au studio de yoga que je fréquente deux ou trois fois par semaine. Ils marchent vite, parlent fort, soit entre eux, soit au téléphone. Je ne crois pas que ce quartier soit des plus touristiques. L’après-midi où nous sommes allés au cinéma Brady, l’employé qui était au guichet et qui habite ici depuis longtemps nous a tout expliqué de la géographie particulière du quartier où à chaque coin de rue, on change de pays, où se mélangent Ivoiriens, Chinois et Turcs.

 

Si j’ai passé les premiers jours pas mal dans ma bulle, en tête-à-tête avec Gainsbourg, ses naufrageurs naïfs et les accidentés de mes poèmes, à très peu parler, sauf à mon amoureux sur Skype, aller au-delà de l’épais grillage qui entoure Les Récollets m’a fait l’effet d’un expresso bien serré : un réveil heureux et jouissif.

 

   

 

Texte et photos de Valérie Forgues