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Auteurs en résidence

L'esthétique trash
2 juillet 2020

Reprenons là où je vous avais laissé.e.s, aux différentes formes que peut prendre le trash en littérature. Si l’on pense rapidement à ce que peut être l’esthétique trash, on peut avoir en tête l’écrivain étatsunien Chuck Palahniuk et son univers glauque, ou encore, plus près de nous, Patrick Senécal et son horreur souvent gore. Bref, de façon générale, on associe (trop) rapidement le trash à des œuvres particulièrement violentes qui, pourvues d’un important pouvoir de monstration, ne font pas dans la subtilité. Mais il s’agit là d’une intuition, le trash ne saurait se réduire à une étiquette. Or c’est souvent à ce stade que s’arrête la réflexion : un livre est trash parce qu’il est trash. Le fait d’étudier le trash permet d’aller au-delà de ces présupposés afin de déterminer en quoi il consiste, exactement, dans une œuvre donnée. Cela ne veut pas dire que les auteurs nommés plus haut n’ont rien à voir avec une esthétique trash, mais bien qu’il faut s’y attarder plus avant. Le trash n’est pas une grille de lecture que l’on peut simplement plaquer sur un texte, pas plus qu’il n’est fait d’un certain nombre de cases à cocher. Une lecture trash d’une œuvre demande que l’on garde à l’esprit les intuitions qui proviennent des différentes acceptions du terme lui-même (something worth little or nothing; a worthless person; something in a crumbled or broken condition or mass; to throw away; to vandalize, to destroy; to attack, to assault; to spoil, to ruin), tout en respectant la cohérence interne de ladite œuvre.

 

Le trash est doté d’un pendant ostentatoire, extravagant et spectaculaire, comme Kenneth Harrow le montre dans son essai Trash. African Cinema From Below. Dans cette veine, l’esthétique trash se manifeste souvent par une écriture de la violence, qui passe autant par les thématiques abordées que par l’invective. Cette violence peut être gratuite, mais elle représente souvent « l’envers de l’indifférence des choses », comme le remarque François Paré à propos du traitement littéraire de certaines marges dans Les littératures de l’exiguïté. Le trash exprime le refus de la disparition par une monstration de « l’indignité », qui a pour envers l’indignation; ici aussi ce sont les mots de Paré, mais au sujet des « petites » littératures. La réflexion de l’auteur sur l’indigne est fort utile pour comprendre le trash : « Et comme l’histoire de la littérature est en fin de compte celle du concept de dignité de la parole humaine, dûment formulée et inscrite dans l’Histoire, il semble toujours se produire, surtout dans l’enseignement, une occultation de l’indigne, dont on dira alors qu’il n’est pas de la littérature » (LE, 1992 : 21).

 

Ainsi, l’étude du trash permet aussi d’aborder l’aspect construit de la valeur littéraire. Bien que l’on puisse certainement associer l’esthétique trash à des œuvres « marginales » (des textes qui appartiennent à des « petites » littératures, des publications à compte d’auteur.e, des zines, etc.), celle-ci traverse également le canon, comme le relève Susan Signe Morrison dans son ouvrage séminal The Literature of Waste. À ma connaissance, l’essai de Morrison est le premier travail substantiel à s’intéresser à l’esthétique trash (elle utilise indifféremment trash et waste) en littérature, à partir d’œuvres canoniques anglaises et étatsuniennes. Elle cherchait sans doute par là à montrer que le trash opère potentiellement dans tout texte, qu’il soit « grand » ou « petit », mais aussi, paradoxalement, à assurer l’acceptabilité de son sujet en lui donnant une légitimité. Il ne va pas de soi de parler de trash dans le milieu universitaire ⸺ j’ai eu mon lot de grimaces et de roulements d’yeux en discourant sur l’urine et le sperme dans des communications ⸺, mais c’est encore plus vrai lorsque l’on prend pour exemple des œuvres et des ensembles littéraires jugés « mineurs ». Le trash vient perturber et dé-ranger l’ordre dominant, qu’il soit sociétal ou littéraire. Ajoutons également que pour Morrison, l’esthétique trash est anhistorique, car notre civilisation a toujours été jonchée de déchets de tout acabit, source de préoccupation pour elle, ce dont rendent compte la littérature et d’autres produits culturels. Ce constat fait mentir la définition française du mot trash dans le Larousse, tendancieuse à plusieurs égards, qui se lit comme suit : « Se dit d’une tendance contemporaine à utiliser une forme de mauvais goût agressif, dans le but de provoquer, de choquer » (c’est moi qui souligne).

 

Revenons aux différents pendants du trash. Dans sa veine ostentatoire et exubérante, il peut parfois dériver vers ce que Harrow appelle le old-school trash. Loin de venir déstabiliser l’ordre dominant, il le consolide plutôt à travers une esthétique qui, au service du patriarcat, dirige sa violence contre les femmes. Les figures féminines subissent un tel traitement en raison de la menace qu’elles représentent pour le système patriarcal. Les exemples de old-school trash qui me viennent spontanément à l’esprit pour la littérature québécoise sont ceux de Victor-Lévy Beaulieu et de Christian Mistral, identifiés comme les « pères » du trash littéraire québécois par Sébastien Lavoie dans un compte rendu critique daté de 2005. Chez les deux écrivains, la violence n’est peut-être pas gratuite, mais elle est définitivement exercée au détriment d’un autrui féminin, qui n’est pas moins marginalisé que les personnages qui lui dirigent cette violence. Beaulieu et Mistral, qui occupent une place appréciable dans le champ littéraire québécois, sont la preuve que le canon se construit parfois sur le corps des femmes et d’autres groupes marginalisés. Même si cette acceptation du trash n’a pas une finalité éthique, il importe de s’y intéresser, ne serait-ce que pour déconstruire une partie du récit national.

 

Enfin, j’en viens à la valeur du trash qui m’intéresse le plus, celle, plus littérale, qui se traduit par des tropes et des styles qui empruntent aux ordures et à leur enfouissement, dans une tendance vers la désintégration et le silence, par une écriture des restes et de la trace, souvent laconique, proche du silence. Cette acceptation du trash laisse entrevoir la disparition qui, selon le philosophe Greg Kennedy, à qui l’on doit l’essai An Ontology of Trash, se situe dans sa suite logique. Toutefois, toujours selon Kennedy, la véritable signification du trash est davantage positive que négative et, après la plus grande des déchéances, peut déboucher sur une transformation. Pour Morrison, cette transformation a une teneur éthique et elle opère autant au niveau textuel (faire accéder différentes marges au domaine du représenté en déstabilisant la tradition représentative) qu’extratextuel; l’esthétique trash a le potentiel de déborder du champ artistique et d’avoir un impact sur la société dans son ensemble en remettant en cause les catégories qui reproduisent l’exclusion et l’exploitation. Le trash invite à une prise de conscience éthique dans notre façon de traiter les choses et les êtres. Mais pour qu’une littérature traversée par une esthétique trash parvienne à enlever nos œillères, il faut d’abord que la lectrice ou le lecteur soit en mesure de dépasser la négativité et le dégoût que l’on associe généralement aux déchets en tout genre pour qu’advienne la réflexion.

 

 

Texte d'Isabelle Kirouac-Massicotte réalisé dans le cadre de la résidence du prix Champlain