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Le linge d'avion

En résidence, j’ai une sensation d’urgence et je me mets au travail presque dès mon arrivée. Les jours sont comptés, un, deux ou trois mois (les jours sont toujours comptés.) La solitude, elle, fait que le temps s’étire. Je passe dans une dimension atemporelle qui permet une concentration intense, à la fois physique et mentale. J’aime cet espace intérieur.

 

Début avril, j’essaie de me mettre en mode résidence, de faire comme si. C’est une erreur et ça ne fonctionne pas vraiment, je me laisse donc traverser par la vague. Chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles, chaque jour, je raye de mon agenda quelque chose qui n’aura pas lieu. Immense exercice de lâcher prise pour une grande émotive. Je me remets vraiment à l’écriture et reviens à mon rythme naturel à la fin du mois.

 

Tandis que je travaille à l’écriture d’un récit personnel, je réalise que j’ai une mémoire vestimentaire très aiguisée. Je revois les vêtements que je portais lors des événements qui composent mon récit. À quel point cela est important ou pertinent, c’est à creuser parce que ça s’impose sans cesse. J’ai besoin de nommer ces habits, de les décrire, ils participent à l’état d’esprit du moment, comme une affirmation, quelque chose de vivant et près des sens aussi. Dans Ramanchée, un cache-cœur fuchsia acheté en France la première fois que j’y suis allée revient de façon récurrente, comme un pont entre deux périodes très différentes. Le vêtement porte l’histoire, l’empreinte des moments vécus. Comme mon linge d’avion par exemple. Longtemps, chaque fois que je partais en voyage, j’achetais ma tenue d’avion. Rien de chic, ni trop cher, mais je savais que je la porterais pour la première fois en avion. Je me disais que si je mourais, ça serait élégante et un peu ivre (parce que j’ai peur en avion, je bois). Au fil des voyages, j’ai troqué mon linge d’avion pour du mou confortable, et le rituel s’est transformé. Aujourd’hui, chaque fois que je mets le pied dans un aéroport, je m’offre un rouge à lèvres de luxe que je m’empresse d’aller appliquer sitôt déballé. Vous avez compris le principe, si je meurs… Et Chanel m’offre autant de versions de moi-même dans lesquelles potentiellement me désintégrer en plein ciel : Mademoiselle, Boy, Marie, Fascinante, Bohème.

 

   

 

La résidence à Bordeaux ne fait pas exception et je m’étais procuré des chaussures que j’appelais déjà « mes souliers de Bordeaux », des sneakers Toms, blancs. Je les porterais pour marcher seule dans les rues de la ville, aller faire les courses, flâner, me perdre, rencontrer des gens, vivre ma vie bordelaise.

 

Ils sont restés dans leur boîte plusieurs semaines avant que je me décide à les porter, enfin, le premier samedi où on a pu sortir sans manteau (avec mon pantalon Cœur de loup en prince-de-galles et mon t-shirt Virginia Woolf de Doctorak.) Je cherche, en épluchant mes relevés sur AccèsD, quel jour j’ai acheté deux petits lattés et une tablette de chocolat noir français hors de prix dans une brûlerie de la rue Saint-Paul. Voilà : Cafés du soleil, samedi, 1 mai.

 

Dans une vie parallèle, ce jour-là, j’aurais été dans ma dimension atemporelle, j’aurai lu, écrit, fait du yoga, marché dans le quartier Saint-Pierre, pris un verre au Café Brun, peut-être participé à une rencontre dans le cadre de ma résidence. C’est plutôt le quartier Saint-Roch que j’ai traversé, jusqu’au Vieux-Port, puis le Petit Champlain et le Cap-Blanc. Faisait chaud et le ciel était parfaitement lisse. Sur le bord du fleuve, il y avait beaucoup de monde, une énergie très belle, pure, joyeuse. Pas de touristes, mais des gens de la ville qui se retrouvaient, se lançaient balles et frisbee; des chiens, des familles. Croisés ce jour-là : nos voisins Eliot, Catherine et leur fils Horace, notre morning woman favorite, également voisine, Marjorie, et une collègue de travail, Andrée. Voir du vrai monde, pour moi qui préfère observer que de me mêler, ça a fait un grand bien et j’ai trouvé les gens beaux. C’est plus amoureuse de ma ville, et les souliers moins blancs, que je suis rentrée à la maison.

 

J’écrivais, dans Janvier tous les jours : « Écrire, c’est m’installer au bureau, me lever, m’asseoir, tourner en rond dans l’espace, m’étirer, me rasseoir. Me lever à nouveau pour regarder dehors, écouter des chansons que j’aime, danser toute seule, les bras en l’air, sortir. Revenir, déplacer sans cesse tout ce qui traîne sur le bureau. Faire une brassée de lavage, plier les vêtements, me faire chauffer de l’eau. M’asseoir de nouveau, le cœur aux aguets. Enfin, c’est me poser dans un temps qui flotte et accepter que je n’aie aucune idée de la suite. » C’est le personnage d’Anaïs qui raconte, et il ne s’agit que de ma manière de faire (un premier pas, plus ou moins assumé, vers une démarche davantage autobiographique.) Elle est aussi vraie, plus vraie, peut-être aujourd’hui. Un chantier de construction bordélique (plein de linge, de rouges à lèvres et de souliers) où je m’entraîne à ne pas avoir peur de marcher sur des clous.

 

 

 

Texte et photos de Valérie Forgues