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Marie-Ève Sévigny - Sororité et nature

La chercheuse Carole Bisenius-Penin (Université de Lorraine) s’entretient avec la romancière Marie-Ève Sévigny, directrice de La Promenade des écrivains, reçue en résidence d’écriture du 14 mars au 4 avril 2022.

 

Pourrais-tu revenir sur ton projet actuel de création, notamment la manière dont tu entends tisser la question de la sororité avec celle de la relation à la nature ?

 

Mon roman s’intéresse à la question du lien affectif, plus particulièrement à la sororité, une relation que je n’ai jamais vécue moi-même, qui ne cesse donc de me fasciner chaque fois que je l’observe chez les femmes de ma connaissance. Il est évidemment impossible de ramener la sororité à un seul type de lien, ce serait céder à l’idéalisation. Certaines de mes amies voient très peu leurs sœurs, avec lesquelles elles n’ont aucune affinité, alors que d’autres restent fusionnelles au point de se téléphoner au même moment, de prévenir le besoin, la réaction de l’autre. Dans tous les cas, il s’agit d’un état affectif et identitaire assez paradoxal : deux personnes de même genre, avec les mêmes antécédents familiaux, réagissant de façon semblable et distincte, comme un miroir à deux reflets. J’ai eu envie d’explorer ce lien dans un contexte d’urgence lié à la nature, pour voir comment ces lignes de faille et de solidarité trouvent leur équilibre et leur débalancement.

 

Le féminin est puissamment ancré dans les cycles de la Terre – c’est un truisme de le rappeler. Je ne prétends pas que les hommes ne puissent parvenir à cette conscience tellurique : j’en connais plusieurs capables de s’adresser à l’océan, aux forêts ou aux bêtes comme à des interlocuteurs quotidiens. Mais il s’agit de relations extérieures, entre des sujets qui se côtoient côte à côte. L’éco-féministe Susan Griffin le rappelle (Woman and Nature : The Roaring Inside Her, 1978) : dès l’Antiquité, on constate que le corps féminin étant traversé régulièrement par des perturbations liées à l’évolution de la vie – sans aucun contrôle –, les femmes perçoivent plus spontanément qu’elles font partie intégrante du vivant, du temps long de la Terre, comme une espèce parmi tant d’autres – et non comme une espèce au cœur du monde, perception très patriarcale. C’est cette humilité qui m’intéresse : comment réagissent-elles alors quand la question de la survie entre en jeu ? Et qu’est-ce que la sororité apporte de plus à la simple solidarité féminine ?

Face aux multiples crises que nous rencontrons (humanitaires, sanitaires, environnementales, sociales) qui interrogent nos sociétés et à l'avènement d’une « littérature attentionnelle » selon le critique Alexandre Gefen (Réparer le monde. La littérature française face au XXIe siècle, 2017) valorisant une éthique du care (concept développé par la philosophe Carol Gilligan), en quoi selon toi la littérature contemporaine peut-elle ouvrir un autre chemin exploratoire ou en tout cas un espace permettant de penser la relationalité ?

 

L’époque actuelle serait fascinante si elle n’était si dévastatrice. Je suis désespérée de voir tant de millénaires de savoirs et d’expériences humaines conduire à une incapacité maladive d’apprendre du passé et de progresser. Alors que jamais auparavant tant d’information ne fut disponible à la fois; alors que les populations occidentales n’ont jamais été si éduquées, et donc (théoriquement) capables de discerner le bon grain de l’ivraie; nous assistons au contraire avec effroi au développement d’un esprit collectif simpliste et manichéen, attisé par la peur de l’autre. Aucune zone grise n’est permise, tu es avec moi ou contre moi, je ne doute pas, j’ai la vérité. Les réseaux sociaux entretiennent ces biais de confirmations – qui se manifestent dans toutes les classes sociales, peu importe le niveau d’instruction –, fabriquant une bêtise délétère, aliénante, sans empathie. L’argumentation rouille, corrodée par l’invective.

 

La littérature me fait un bien fou pour m’offrir tout le contraire. Je pense que c’est dû principalement à son rapport au temps, qui est en décalage avec nos rythmes effrénés. Elle n’a que faire de l’instantanéité et de l’éphémère. La littérature impose tant à la personne qui écrit qu’à celle qui lit une lenteur telle qu’elle en devient presque anachronique. L’écrivain.e a consacré du temps à se documenter pour affiner sa réflexion. Si ses arguments sont faibles, les autres écrivains sont là pour réfuter sa vision – en invoquant un savoir, des textes passés, qui relativisent les idées, donnent accès aux zones grises si essentielles à l’humain. Depuis quelques années, Mathieu Bock-Côté et Éric Zemmour délaissent tranquillement le livre un tant soit peu « documenté » au profit du livre populiste et des grands médias polémiques quotidiens. C’est très éloquent de leur besoin de n’entendre plus que l’écho de leur propre voix – de leur appétit pour le pouvoir et l’argent. On mange si bien à la table de l’intolérance.

 

La littérature, elle, est un art de l’altérité. Son travail de la pensée par la langue ouvre des avenues plutôt que de refermer sur l’identique. Si je prends le genre romanesque, que je connais mieux, je constate que, pour créer des personnages, je dois me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, peu importe son genre, sa couleur, sa classe sociale. C’est ce qui fait de la littérature un travail empathique. Lire Mohamed Mbougar Sarr (La plus secrète mémoire des hommes, Goncourt 2021), devenir un exilé sénégalais – et faire perdre du terrain à la xénophobie. Merci d’avoir porté à mon attention l’ouvrage d’Alexandre Gefen, que je ne connais pas, mais vers lequel je vais me précipiter. Il me semble en effet urgent de « réparer le monde » en recréant des ponts entre les êtres, entre les différents types de diversités.

 

             

 

À la fois directrice de La Promenade des écrivains de Québec, romancière et nouvelliste, ta production littéraire est parcourue par la notion de territoire (Sur la piste de Maud Graham, 2014; Sans terre, 2016), comment expliques-tu la récurrence de ce motif dans tes œuvres ?

 

Je pense que cela vient chez moi d’un profond besoin d’ancrage. Le territoire est pour moi à la fois naturel et affectif, dans le lieu et dans le lien. Une façon de participer au monde, de m’y enraciner – et non de me l’approprier, quelle bêtise humaine ! – d’ici ma disparition. J’ai une fascination particulière pour les villes, que j’aime arpenter pour comprendre par le corps comment elles matérialisent leur société. Nous marchons sur des chemins qui expriment des choix nous ayant précédés parfois depuis des siècles, mais qui nous imposent toujours leur loi aujourd’hui. J’aime la façon dont les villes expriment le passage du temps d’un quartier à l’autre. C’est comme lire une utopie, découvrir un imaginaire. La ville me stimule, mais la nature m’apaise – principalement par son temps si long, qui précède l’homme et qui lui survivra.

 

Quand j’écris, je ne commence jamais à réfléchir à des personnages – c’est le territoire qui m’intéresse, qui est mon personnage. J’ai écrit Sans terre alors que l’Île d’Orléans était menacée par l’implantation de l’oléoduc Énergie Est par le gouvernement de Jean Charest. Six ans ont passé depuis ce roman, et la guerre en Ukraine relance chez les conservateurs ce type de profanation du territoire par l’exploitation et l’exportation des hydrocarbures. Pour moi, le territoire ne correspond pas aux frontières, mais à l’habitabilité. Mon territoire est le point, si infime soit-il, où les temps s’accumulent : mes racines, mon présent et mes espérances. Les grands dirigeants néolibéraux comme Jean Charest tuent la durée pour l’argent rapide. Ils s’enrichissent en brûlant une substance millénaire – un temps noir, qui anéantit toute trace de vie, tout avenir sur son passage.

 

Je regarde la Terre réagir, et même si j’en suis désespérée, j’ai envie d’observer, d’écouter cette parole. Mon roman, sans raconter une histoire-catastrophe, s’intéresse au territoire terrestre dans ce qu’il a de plus large, de plus global et éloquent. Peut-être après ce roman pourrai-je m’éloigner du thème – peut-être celui-ci restera-t-il ma question éternelle, je ne sais pas.

 

 

Concernant ta posture d'autrice mais aussi nouvellement de chercheuse (docteur en études littéraires), penses-tu que cela modifie ton traitement de la matière fictionnelle, ta poétique romanesque ? Est-il facile de concilier écrit théorique et création littéraire ?

 

Je n’arrive pas à concilier les deux, car il ne s’agit pas du même type d’écriture. J’écris en tant que chercheuse dans un espace-temps séparé de ma création littéraire. Je n’ai pas beaucoup publié après Sans terre, justement parce que mon écriture doctorale était lestée de notes en bas de pages. Je ne suis pas quelqu’un qui pense d’une façon le matin et d’une autre l’après-midi. Je me loue des chalets – ou participe à des résidences d’écriture – pour écrire de la fiction. Il n’y a qu’alors que j’arrive à me laisser aller, à entendre la voix que le roman devra avoir. Cela dit, j’ai besoin des deux mondes, qui me nourrissent de façon complètement différente – l’une par sa rigueur, l’autre par sa liberté.

 

 

En tant qu’écrivaine pourquoi avoir fait ce choix d'une résidence à la Maison de la littérature de Québec et quels sont selon toi les enjeux de ce dispositif culturel pour les auteurs québécois ?

 

Il est vrai que cela peut paraître curieux pour une écrivaine de Québec, mais justement, pour les raisons que je viens d’énoncer, j’ai besoin de m’éloigner du téléphone et des rythmes quotidiens, pour rencontrer le livre à écrire. C’est une autre vie, à la fois vide et pleine, qui me permet de déployer le texte.

 

La résidence de la Maison de la littérature accueille le plus souvent des écrivain.e.s, des poètes, des dramaturges et des bédéistes issus de l’extérieur de la capitale (Montréal, Aquitaine, Cracovie…). Québec a beaucoup à offrir, notamment un milieu littéraire très dynamique, qui t’accueille avec une grande familiarité. L’une des portes de la résidence ouvre directement sur la bibliothèque, dont l’essentiel de la collection est consacré à la littérature québécoise. Nous écrivons ainsi lovés contre ceux et celles qui nous ont précédés, qui nous accompagnent. Que ce lieu moderne ait été créé à même un lieu de diffusion culturel et littéraire – le temple méthodiste Wesley – qui existe depuis 1848 plante notre écriture dans une continuité stimulante. En tant qu’institution issue d’une histoire, La Maison de la littérature donne la conscience de la création – de la légitimité et de l’importance de la création – par la constance avec laquelle elle accueille et appelle le texte.

 

 

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La romancière et nouvelliste Marie-Ève Sévigny était en résidence à la Maison de la littérature du 14 mars au 4 avril 2022.

 

Maître de conférences HDR de littérature contemporaine à l’Université de Lorraine, Carole Bisenius-Penin est membre du Centre de recherche sur les médiations (CREM) et de l’Observatoire des médiations culturelles (OMEC). Ses travaux portent sur la résidence d’auteurs, les dispositifs de médiation culturelle et les arts littéraires. Responsable scientifique de divers contrats de recherche, elle dirige un laboratoire hors les murs (CREM) incluant une résidence d’auteurs au sein d’un musée en France (Récit’Chazelles, Maison Robert Schuman, 2016) et au sein de la Maison de la littérature de Québec (2017).

 

 

Crédit photo : Toma Iczkovits