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Rapport de Québec, extraits du blogue de Ulrike Anna Bleier

13/09. Entre Montréal et Québec, le fleuve ressemble à un canal génital et le flottement autour de l'île a quelque chose d'une vulve. En coupant les deux occurrences en ligne, comme une œuvre d'art cubiste, il est juste de supposer que l’heure de la naissance approche.

 

20/09. Sur la porte Saint-Jean, la première autoroute canadienne a son propre mémorial. Ce n'était pas encore une autoroute, mais le Chemin du Roi a été la première liaison entre Québec et Montréal. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai été fascinée par les autoroutes en tant que lieux intermédiaires, lieux éphémères. Déjà dans les années 90, le sociologue français Marc Augé a consacré un livre à ces non-lieux. Ils jouent un rôle crucial dans nos vies, mais nous ne le savons pas.

 

27/09. Identité : Je ne sais pas réellement ce que c'est. Je ne l'ai jamais su. C'est comme à l'école, lorsque je devais expliquer les différentes couches de la terre en géologie, mais que je ne comprenais pas le principe des couches de la terre. J'ai plusieurs identités. Nous sommes quelque chose que nous ne sommes pas en même temps - selon la philosophe Karen Barad, ce n'est pas une contradiction, mais une caractéristique de la vie.

 

4/10. Nous entretenons des relations avec les lieux aussi bien qu'avec les gens. Au cours des dernières décennies, cependant, les non-lieux ont de plus en plus envahi l'espace public. Les non-lieux sont, par exemple, les centres commerciaux, les aéroports, les autoroutes, les supermarchés – des lieux dont l'esthétique est déterminée par des critères de fonctionnalité et d'efficacité. Ils se ressemblent partout, ils ne changent pas et les gens qui y passent du temps ne peuvent pas s'y identifier.

 

11/10. Dans l'Escalier du Faubourg, en revanche, on peut engager la conversation avec des inconnus. Par exemple, l'homme qui me demande d'où je viens et si je vais à Limoilou. Oui, bien sûr. Oh, Limoilou, répond-il alors que nous descendons les escaliers, il vivait là avec sa femme avant qu'elle ne le jette dehors. Les lieux réels sont des endroits où l'on peut aussi raconter des histoires tristes.

 

18/10. Associez-vous aussi des odeurs à des lieux? Dans mon cerveau, l'odeur du chlore est, par exemple, liée au soleil, aux frites et aux vacances d'été - bien que je ne sois allée que quatre fois à la piscine dans mon enfance, dont une fois où je me suis perdue et où il a fallu m'appeler par le haut-parleur. Une autre fois, j'ai failli me noyer parce que je ne savais pas nager. Cependant, quand je pense au chlore, je pense à une piscine où j'aurais pu passer une enfance merveilleuse.

 

25/10. Ma préoccupation pour les lieux et les non-lieux n'est pas accidentelle. Je me sens souvent plus à l'aise dans un centre commercial anonyme que dans les lieux chargés de sens et d’identité: être dans un centre commercial ne signifie rien d'autre qu'être dans un centre commercial. Chacun.e est égal à l'autre. Les règles sont simples. Mais la familiarité a un prix, et pas seulement au sens propre: vous renoncez à l'intimité. Vous renoncez au sentiment qui vient lorsque vous surmontez votre timidité et que vous vous impliquez dans un endroit. Et: vous renoncez à l'autodétermination.

 

Note pour l'avenir. Les Galeries de la Canardière étaient autrefois un cinéma. De nombreuses personnes célèbres sont venues ici. Il a de beaux abat-jours. Son histoire témoigne d'une grande époque, celle où les centres commerciaux étaient une promesse. Aujourd'hui, ils sont synonymes de la face cachée du capitalisme. Mais aussi de son déclin. Si nous pensons à l'avenir, nous pouvons jeter un regard mélancolique sur les locaux vides dans les centres commerciaux. Et réfléchir à la manière dont nous pouvons faire de ces lieux des endroits qui appartiennent à tout le monde. Des endroits où nous pouvons nous raconter nos histoires.

 

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L'écrivaine allemande Ulrike Anna Bleier en résidence à Québec du 13 septembre au 12 novembre 2021, dans le cadre du Programme d’échanges d’écrivain(e)s et de bédéistes entre le Québec et la Bavière - CALQ.

 

Crédit photo : Ulrike Anna Bleier