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Un plancher beurre d'érable

Le matin du 31 mars, j’ai craqué, sur mon divan. Je regardais par la fenêtre et j’ai pleuré tout mon besoin de m’apitoyer, de me plaindre, d’oublier le reste du monde.

 

Ce soir-là, sur Zoom, en direct de mon salon, j’ai tenu, avec l’aide précieuse d’Éric LeBlanc, la rencontre mensuelle de Solitude rompue, le cercle de lecture de poésie que j’anime à la Maison de la littérature. Nous recevions Jean-Christophe Réhel pour nous entretenir avec lui, autour de son livre La douleur du verre d’eau. Quand j’ai vu les participants se connecter les uns après les autres, que leurs visages sont apparus à l’écran, j’ai cru que j’allais à nouveau pleurer. Pendant 90 minutes, grâce au groupe et à la poésie, j’ai oublié l’enfermement, les projets à l’eau, maladie, la peur, la sensation de vide. Je me suis accrochée à cette rencontre, parce qu’elle avait été possible.

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Le matin du premier mai, il pleut. J’enfile mes bottes de pluie, mon imper, mes écouteurs, la bande sonore de mon confinement, Hit Sale, de Therapie TAXI, beaucoup trop fort dans mes oreilles. Je traverse Langelier, Charest, j’arrive rue Saint-Vallier Ouest. Je vais chercher des fleurs. Je marche comme si je flottais. L’énergie de la classe de Julia-Maude reste longtemps en moi, une fois la pratique terminée. C’est Alice, qui m’enseigne la danse contemporaine, qui a partagé le lien vers ces classes, quand l’école, comme le reste, s’est mis sur pause. Dans Saint-Sauveur, mes pieds ne décollent pas de l’asphalte mouillée et pourtant, j’ai la sensation qu’ils se soulèvent à quelques centimètres du sol, que quelque chose, au niveau du plexus, allait fendre et éclater, comme à Marnay-sur-Seine (The Suburbs, Arcade Fire), comme sur le bord du canal Saint-Martin (À ta merci, Fishbach).

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Les premiers jours du confinement, je me répétais que je n’étais pas la seule (à avoir l’impression de m’enfoncer lentement dans un plancher mou comme du beurre d’érable.) À travers le silence, ma peine, celle des autres, la fin mars grise, la slush, les arbres nus, le frette, il y a eu, il y a encore, beaucoup de questionnements sur mon utilité (j’écris, j’essaie, j’accompagne des autrices et des auteurs dans leurs projets, je lis et fais découvrir la poésie à des lectrices et des lecteurs curieux, je ne sors pas de chez moi, mais je ne réponds pas à l’appel, ni pour aller travailler bénévolement dans un CHSLD, ni pour aller dans les champs cet été, je protégerai les autres, ne me mettrai pas en danger, me laverai les mains, me mettrai en danger autrement.)

 

Sur sa page professionnelle, Julia-Maude définit sa pratique comme la connexion à soi, aux autres et à l'environnement. Inspirés de plusieurs disciplines de mouvement, nous travaillons : force, agilité, mobilité, souplesse, adaptabilité, juste effort et conscience corporelle. Ces mots arrivent au moment parfait pour moi, alors que j’écris sur un corps habité par un autre, qui le refuse, un corps qui veut s’appartenir. Je les fais miens, ils correspondent à ma vision de ce qu’est écrire, et spécialement au souffle que je veux donner à mon récit. Ils me donnent de la force, physique et mentale, et font de moi, une écrivaine toujours vulnérable, mais plus solide. Et donc, à ces mots aussi, je m’agrippe. Oserais-je dire qu’ils m’ont sauvée la peau, ces dernières semaines ? Sans doute. Ça et le yoga, la danse, la poésie, les bouquets de tulipes, la musique trop forte, la splendeur des pieds qui quittent le sol. 

 

 

Texte de Valérie Forgues